Conversion d’Anne

Marie-Dominique Poinsenet (en religion Sœur Marie de la Nativité, o.p.), auteur de nombreux ouvrages sur des thèmes religieux et de vies de saints, a écrit en 1977 une biographie d’Anne de Guigné, parue aux Éditions Saint-Paul. Nous en donnons ici le chapitre 2, intitulé « Si tu veux… ».

« Si tu veux… »

Ainsi qu’il arrive très souvent dans le plan actuel de la Rédemption, c’est à l’occasion d’une épreuve que Dieu fait entendre son appel.

Le 8 février 1915, le lieutenant de Guigné, qui vient de recevoir la légion d’honneur, passe hâtivement quelques heures à son foyer. Trois jours plus tard, ayant rallié les premières lignes, il est blessé une troisième fois. Et blessé grièvement. Anne et Jacques accompagnent leur mère à Lyon pour une visite rapide à leur père. Le voir dans un lit d’hôpital, en salle commune, souffrant de sa blessure, très affaibli, impressionne les enfants. Le blessé, cependant, une fois encore, se tire d’affaire. Il a regagné le front au début de l’été. Le 22 juillet, à la tête des chasseurs alpins dont il a le commandement, il tombe, frappé à mort d’une balle dans la tête, sur la Crête du Linge. 1

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3 mai 1915

Anne apprend la nouvelle, au matin du 30 juillet. La souffrance de sa mère, veuve à 29 ans, et mère de quatre enfants, atteint le cœur de la petite Anne – elle a 4 ans et 3 mois – en ce qui est le meilleur d’elle-même : la puissance d’aimer.

– Si tu veux me consoler, lui dit sa mère, il faut être bonne.

« Si tu veux… » C’est la parole de l’Évangile : « Si tu veux être parfait… » La liberté d’Anne est en jeu. Et l’enfant est assez lucide pour sentir que la réponse ne peut dépendre que d’elle seule. Son indomptable volonté va être désormais au service de la détermination que, librement, elle a faite sienne.

« Ce qui est d’une importance majeure, d’une importance capitale – écrit sainte Thérèse d’Avila, docteur de l’Église – c’est d’avoir une résolution ferme, une détermination absolue, inébranlable, de ne point s’arrêter avant d’avoir atteint la source, quoi qu’il puisse en coûter. 2»

La « conversion » d’Anne, à 4 ans et 3 mois, est une preuve évidente que cette détermination peut être le fait d’un être extrêmement jeune. Anne, précisément, comme l’un de ces enfants dont Jésus parle dans l’Évangile, a su accueillir dans une simplicité éminemment évangélique l’appel qui lui est personnellement adressé. En elle va se manifester, désormais, l’attraction de Dieu lui-même.

1 Pour une chronologie plus rigoureuse, se reporter à la notice biographique de Jacques de Guigné.

2 Le chemin de la Perfection, chap. XXI.

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« Ce que Notre-Seigneur demande – précise sainte Thérèse – c’est la détermination qui le rend maître de notre libre arbitre. »

Cette détermination, Anne l’a prise en ce mois de juillet 1915. En réponse au oui librement répondu, le Seigneur, alors, selon le texte de sainte Thérèse encore, « commence à allumer dans son âme une petite étincelle du véritable amour de Dieu. Don immense cependant, bien supérieur à ce que l’on pourrait dire. Car, si petite soit-elle, cette étincelle, mise en nous par Dieu lui-même, a un grand retentissement. Si elle n’est pas éteinte par notre faute, elle commence à allumer dans l’âme un grand incendie qui jette au loin ses flammes, et produit cet immense amour de Dieu dont le Seigneur embrase les âmes parfaites. »

Ainsi s’exprime Thérèse d’Avila au chapitre XV de sa Vie. Et de noter : « La volonté, il est vrai, ne peut ici que donner son consentement pour que Dieu la prenne. »

Détermination personnelle, persévérance de l’effort humain, puis attraction divine sans laquelle aucun élan spirituel ne peut être durable, tout le cheminement vers la sainteté est ici exprimé de façon saisissante.

Corroborant en quelque sorte cette assertion, saint Jean de la Croix affirme à son tour : « Plus la volonté est unie à Dieu, plus elle est libre et généreuse. 3»

L’action de la grâce, ici pas plus qu’ailleurs, ne va rien bouleverser. Anne voit souffrir sa mère et veut la consoler, parce que, en dépit de son propre égoïsme, elle a pour elle un véritable amour. « Si tu veux me consoler, il faut être bonne. »

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Bonne ? Anne sait qu’elle ne l’est pas, et décide librement de le devenir. Il semble qu’un seul et même mouvement ait dilaté son cœur à la piété filiale vis-à-vis de sa mère, et à cette autre piété filiale, toute surnaturelle, celle-là, vis-à-vis de la Trinité Sainte, et qui est un don de l’Esprit.

Sa volonté tenace, dont elle ne s’est guère servie jusqu’alors que pour imposer ses caprices, se cabrer en face du vouloir des autres, elle va la mettre désormais, consciemment, au service de sa détermination. Sous la motion de l’Esprit, d’où naît à la fois la force et la souplesse, tout ce qui pouvait être, de par son tempérament, un écueil dans son cheminement vers Dieu, va devenir comme un tremplin pour la projeter vers Lui, dans une libre et consciente fidélité.

3 La vive flamme, str. 3, vers 5.

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