Le désir du Ciel

Anne et le désir du Ciel

On se souvient de cet épisode fameux de la vie de sainte Thérèse d’Avila où, petite fille, elle avait entraîné son frère Rodrigue, de quatre ans son ainé. Ils avaient le dessein de se faire couper la tête au pays des Maures et, par le martyre, de gagner le bonheur du Ciel. Un oncle les rencontrant non loin d’Avila les ramène à la maison et l’aventure se termine par une semonce. Teresita, chef de l’expédition, se défend : « Je veux voir Dieu, et pour voir Dieu, il faut mourir ! » Admirable logique enfantine que nous retrouvons en écho dans un dialogue d’Anne avec sa maman. Anne a huit ans et demi. Madame de Guigné a consigné dans ces souvenirs sur Anne cet échange émouvant :

« Deux ans après sa première communion, vers la fin de 1919, la piété de Nénette se transforma et s’éleva très sensiblement. Un jour, elle me dit :

– Maman, voulez-vous me permettre de prier sans livre pendant la messe ?

– Pourquoi me demandes-tu cela, ma chérie ?

– Parce que je sais par cœur les prières de mon paroissien et que je suis souvent distraite en les disant, tandis que lorsque je parle au Petit Jésus, je ne suis pas distraite du tout ; c’est comme quand on cause avec quelqu’un, Maman, on sait très bien ce qu’on dit.

– Et de quoi parles-tu au Petit Jésus ?

– Je lui dis que je l’aime, puis je lui parle de vous, des autres (ses frère et sœurs) pour que Jésus les rende très bons, puis je lui parle surtout beaucoup des pécheurs. Puis, rougissant un peu, elle ajouta : et puis je lui dis que je voudrais le voir.

– Alors, le cœur étreint par l’angoisse, j’ajoutais : tu ne penses donc pas à mon chagrin si tu allais voir le Petit Jésus, ma chérie ?

– Oh ! si, Maman, j’y pense et je voudrais bien ne pas vous faire de peine, mais Papa est au déjà au Ciel, vous irez, les autres aussi, puisque c’est notre but ! »

Anne a parfaitement compris que pour voir Dieu, il faut mourir, et c’est une des raisons de cette émotion qu’elle manifeste à sa mère en lui disant : « Et puis je lui dis que je voudrais le voir ». Une autre raison pourrait être qu’Anne hésite à révéler, même à sa maman, l’intimité de son cœur à cœur avec Jésus, présent sur l’autel au cours de la messe.

Mère Saint-Raymond, des Sœurs Auxiliatrices des Âmes du Purgatoire, a été la catéchiste d’Anne de 1916 à 1920. Elle a laissé, en 1927, un témoignage de première importance sur la vie et les vertus d’Anne. Elle écrit au sujet de son goût des choses de Dieu :

« Je suis intimement persuadée qu’elle a demandé à aller en Paradis : cela se sentait, tout trahissait cette impatience du ciel. Le bon Dieu l’appelait, elle en avait le sentiment : elle répondait à cet appel avec joie. Elle n’en parlait pas à sa mère, pour ne point l’attrister, pour lui éviter cet immense chagrin, mais elle avait une certitude intime qu’elle mourrait bientôt : c’était frappant à la fin. Rien plus ne la retenait sur terre, je sentais que la mort ne lui coûterait qu’un sacrifice : celui de sa mère. »

Anne de Guigné - Dessin de Clotilde Devillers

Dessin à l’encre de Chine, 1988 – Clotilde Devillers
© AMA Le Barroux

Le désir du Ciel s’accompagne toujours d’un grand détachement des biens de ce monde. Que d’anecdotes montrent dans la vie d’Anne sa volonté de se renoncer.

Ainsi, lorsque Jacques casse par esplièglerie une poupée qu’elle aimait spécialement, Anne lui trouve des excuses et dit à sa maman, le soir, avant de s’endormir : « Ne le grondez pas ; il n’a pas fait exprès ». Ou bien encore, cet épisode de la toilette de poupée que Mademoiselle Basset a consigné dans ses souvenirs.

Bien petite encore, Anne perd sa première dent. Le soir même arrive un cadeau, un gros paquet à son nom : une ravissante toilette de poupée qui permet immédiatement de laver le visage des filles de Nénette et de ses sœurs… avec de la “vraie eau”. Le plaisir ne dura pas longtemps ! Le pauvre Jojo a poussé la table de toilette, le petit tonneau réservoir est brisé… c’est navrant ! Nénette, voyant son petit frère désolé, ne pleure pas et me dit : « Ça ne fait rien, tant mieux même, je ferai le sacrifice d’Abraham ! » Elle venait, en effet, d’apprendre comment Dieu avait demandé au saint Patriarche de lui offrir son fils en holocauste et avec quelle rapidité il s’était soumis en tout abandon.

Mère Saint-Raymond avait dit à ses élèves : « Vous possédez tant de beaux jouets. Ne voudriez-vous pas faire un plaisir à Jésus et m’apporter quelques cadeaux pour les enfants pauvres ? Chacune donnera ce qu’elle voudra. » Les petites sœurs d’Anne lui objectaient : « Si tu veux donner tes choses aux autres, tu n’as pas besoin de choisir justement ce que tu aimes le mieux. » Mais, a noté Mlle Basset…, « Quand il s’agissait de donner des jouets pour eux, elle choisissait toujours “les moins abîmés” et ceux qu’elle aimait “le mieux”, “sans quoi, disait-elle, je ne ferais pas mon sacrifice.” »

Ces exemples, et tant d’autres, montrent à l’évidence l’étonnant détachement d’Anne. L’enfant est naturellement attaché à ses “petites affaires” et bien des parents savent les efforts qu’exige l’apprentissage d’un commencement de détachement pour amener l’enfant à prêter ou donner. Comme le dit si bien Mère Saint-Raymond, au moment de son départ pour le Ciel, Anne était prête.

Villa Saint Benoît - Chambre d’Anne

Villa Saint Benoît à Cannes – Chambre d’Anne (état actuel)

Le Père Lajeunie écrivait, en janvier 1955, dans une lettre livrant son analyse de l’évolution spirituelle d’Anne :

« On peut distinguer une troisième phase très courte dans la vie d’Anne. Sa mère m’a diverses fois parlé de cette période d’envol : son enfant lui échappait ; elle se voyait incapable de la diriger. Elle n’eût pu dire, alors, en quoi elle ne la trouvait point parfaite. »

Mademoiselle Basset fait commencer cette période d’ascension spirituelle au printemps 1921. Ce qui frappa le plus l’institutrice, ce fut la charité de son élève : « J’ai l’impression d’une ascension rapide, d’une union à Dieu très intime. Elle usait des choses de la terre, mais n’y avait plus d’attache. Sans doute éprouvait-elle encore la douleur des sacrifices à faire mais il n’y paraissait plus. C’était dans l’âme d’Anne, un calme paisible d’où découlait un rayonnement bienfaisant. Avec cela, effacée, oublieuse d’elle-même, persuadée de son néant, ne comptant que sur le secours du ciel. » Anne lui confia quelques semaines avant sa mort : « On a bien des joies sur la terre, mais elles ne durent pas. Celle qui dure, c’est d’avoir fait un sacrifice. » Le ton de cette confidence donna à Mademoiselle Basset la conviction qu’Anne faisait allusion au sacrifice de sa mère. En effet, Anne se doutait bien que le cœur de cette mère très aimée serait transpercé par ce nouveau deuil, après celui de son mari en 1915.

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