Homélie de Mgr Yves Boivineau

Basilique de la Visitation d‘Annecy, samedi 5 février 2022

 

Nous connaissons, pour la plupart d’entre nous, la biographie d’Anne. Décédée à « onze ans moins le quart », elle n’a pas eu le temps d’écrire un livre. Nous ne disposons que de quelques notes, brèves mais significatives. Le livre qu’elle nous a laissé, c’est le chemin qu’elle a parcouru : on y découvre tout ce qu’elle a reçu dans sa famille qui est intimement lié à son itinéraire dans la foi.

En revisitant ce parcours, je me suis arrêté à sa conversion. Nous nous souvenons qu’elle avait du tempérament, un caractère bien trempé, hypersensible et prompte à la colère. La mort du papa et l’exhortation de sa maman : « Si tu veux me consoler, il faut être bonne » ont provoqué cette « course de géant » expression que l’on doit à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.

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La « conversion » d’Anne n’est pas sans évoquer la conversion de la petite Thérèse, « sa complète conversion ». Thérèse a 14 ans. Nous sommes en 1886. Son enfance a été très perturbée par le décès de sa maman, et elle n’est pas sortie de l’enfance, où elle est sur-protégée par l’attention de ses sœurs et l’affection du papa qui chérit sa « petite reine ». Elle se prête encore bien volontiers à cette habitude des cadeaux déposés dans les souliers près de la cheminée. Au retour de la messe de minuit, avant le réveillon, alors qu’elle monte à l’étage, elle entend son père dire à Céline : « Heureusement que c’est la dernière année ! » Thérèse fond en larmes. Céline, qui a senti le drame, la rejoint et lui conseille de ne pas revenir tout de suite. Mais voilà que tout change brusquement. En un instant, Thérèse se reprend, essuie ses larmes, redescend, joyeuse, défait ses paquets. « En un instant, l’ouvrage que je n’avais pu faire en dix ans, Jésus le fit, se contentant de ma bonne volonté… Jésus me transforma de telle sorte que je ne me reconnaissais plus moi-même ».

On ne peut pas ne pas mentionner François de Sales. Sa douceur, presque légendaire, est une victoire longuement acquise. Il a bataillé toute sa vie pour maîtriser son tempérament. Quelques années avant sa mort, après une entrevue houleuse, il avouait : « Il ne s’en est guère fallu que je ne sois fâché à bon escient : j’ai été contraint de saisir ma colère au collet » ! Il reconnaissait que c’est par la grâce de Dieu qu’il avait acquis de pouvoir dompter ses passions colériques. Mais ce ne fut pas sans combats ! On pense à Anne, serrant ses poings : « Oh ! que j’ai envie de me mettre en colère ! »

En rapprochant ces trois figures, nous donnons tout son poids à cet itinéraire d’enfance spirituelle qu’Anne a parcouru, non sans batailler avec elle-même. Ne confiait-elle pas que cela nécessitait pour elle des luttes quotidiennes ? L’enfance spirituelle n’a donc strictement rien à voir avec l’enfantillage. C’est la maturité spirituelle de cet enfant qui étonne, qui questionne.

La sainteté est bien le don de Dieu, mais encore faut-il faire la place pour la recevoir. Bien sûr, Anne est marquée par son époque, par son milieu, par son âge, et je ne suis pas sûr que l’on entende correctement aujourd’hui ce qu’elle exprime concernant la volonté, le sacrifice, l’obéissance.

Je pense à ses notes conservées après ses retraites : « il faut », je veux »…, La volonté n’est pas volontarisme. Si le sacrifice est bien une offrande qui coûte, c’est le but qui importe : la joie donnée, la joie reçue. Le souci de la petite Thérèse, enfant, était de « faire plaisir à Jésus ». « Pourvu que Jésus soit content » répétait Anne. « Il faut beaucoup aimer le Bon Jésus, disait-elle, et tout faire pour son amour ». « Tout par amour », disait François. L’objet recherché, c’est l’intimité avec Jésus. Le sacrifice est un acte d’amour. Quant à l’obéissance, elle n’est pas soumission aveugle : c’est simplement se laisser conduire, se laisser guider…, faire confiance. « Il suffisait qu’on me dise qu’une chose n’était pas bien pour que je n’aie pas envie de me le faire répéter deux fois », écrivait Anne. Au cœur même de cette volonté de désappropriation de soi, Anne pouvait expérimenter ce qu’elle disait de sa prière : « Le Bon Jésus me dit qu’il m’aime beaucoup plus que je ne l’aime ».

Et c’est cet amour de Jésus qui explique sa préoccupation pour les pécheurs.. Quand on lui demandait de prier pour un pécheur, elle disait : « Je m’arrangerai ». Nous connaissons la conversion du vieux Louis qui était sur le point de mourir et qui refusait de voir le prêtre. Anne entraîne sa mère à l’église… Anne ne cède pas ! Elles franchiront six fois la porte de l’église. Le lendemain le vieux Louis est mort réconcilié avec Dieu. « Ce n’est pas moi dira Anne, c’est le Bon Dieu ».

Ceci n’est pas sans rappeler la petite Thérèse. Elle a 14 ans. Un homme du nom de Pranzini fait la une des journaux : il a assassiné en pleine rue deux femmes et une petite fille. Ce crime a un retentissement énorme. Thérèse entend parler de lui. Elle l’adopte comme son enfant. Elle n’a qu’un désir : sauver son âme. Pranzini affirme son innocence jusqu’au pied de la guillotine et refuse les services de l’aumônier. Cependant, in extremis, il réclame le crucifix et l’embrasse deux fois avant de mourir. Le lendemain, en l’apprenant, Thérèse se cache pour pleurer.

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Il y aurait beaucoup à dire sur la proximité de ces trois visages : François, Thérèse, Anne. Le lien entre eux, c’est l’Évangile. Ils nous redisent que la sainteté ne tient pas de l’exploit, mais de la bonté, de la douceur, de l’humilité, de la simplicité… C’est laisser le Seigneur agir en nous, le laisser irriguer et transformer l’ordinaire de nos vies. Encore faut-il le désirer, le vouloir. Cela n’attend pas le nombre des années. Pensez au petit Samuel : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ».

Anne est vénérable. Sera-t-elle un jour au calendrier des saints ? Pourquoi pas ? Ce qui est sûr c’est que son itinéraire ne se comprend qu’à l’intérieur de la communion des saints, et qu’elle est aujourd’hui en bonne compagnie et elle nous porte dans sa prière.

 

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