Homélie du Cardinal Paul Poupard

Président émérite du Conseil pontifical de la Culture et du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux.

 

Dimanche 16 janvier 2011

Chers Frères prêtres,

Chers Frères et Sœurs en Jésus-Christ,

Chers enfants,

« Laissez venir à moi les petits enfants.

Le Royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. »

1. Les Journées Anne de Guigné qui nous réunissent aujourd’hui pour le centenaire de sa naissance nous rappellent tout d’abord qu’Anne est née dans une famille humaine. Pour le redire avec le poète Charles Péguy : « Car le spirituel est lui-même charnel, et l’arbre de la grâce est raciné profond. » Tout le temps de Noël, nous n’avons cessé de méditer le Prologue de l’Évangile de saint Jean : « Le Verbe s’est fait chair et Il a habité parmi nous. » Il a voulu naître d’une femme, la Sainte Vierge Marie, et vivre toute son enfance, son adolescence et le début de sa maturité au foyer de Nazareth, avant de commencer sa vie publique, pour l’annonce de la Bonne nouvelle du Royaume de Dieu.

Si le Pape Jean-Paul II a déclaré vénérable la petite Anne, le 3 mars 1990, – et nous nous en souvenons avec gratitude –, ce n’est pas qu’elle soit tombée du ciel toute auréolée de sainteté, mais qu’elle a pratiqué les vertus chrétiennes de son âge d’une manière héroïque, au sein de sa famille. À Annecy le Vieux, où elle est née le 25 avril 1911, voici donc bientôt un siècle, – et c’est cet heureux anniversaire qui nous réunit aujourd’hui –, elle grandit au sein d’une famille profondément chrétienne, une famille unie, le papa, la maman, et notre Anne, appelée d’un diminutif affectueux Nénette, avec un frère et deux sœurs. Une famille aussi très éprouvée. C’est le temps de la Première Guerre mondiale. Cette tragique guerre civile européenne, comme l’a justement stigmatisée le pape d’alors Benoît XV, sème la mort par millions chez les belligérants. Le père de notre petite Anne est au nombre de ces victimes. Mobilisé dès le début de la guerre, en 1914, le capitaine de Guigné, plusieurs fois blessé, tombe en héros, à la tête de ses Chasseurs, sur le front d’Alsace, le 22 juillet 1915, après avoir, de loin, donné son ultime bénédiction à ses chers enfants et fait, au témoignage de ses soldats, un grand signe de croix, avant de monter à l’assaut fatal.

2. La petite Anne que nous vénérons aujourd’hui était bien loin, en sa prime enfance, d’être une petite sainte. Son caractère énergique se traduisait en flagrants défauts de comportement. Mais elle aimait beaucoup ses parents. Et c’est cet amour qui l’a fait progresser, avec la grâce de Dieu et l’admirable, douce et patiente pédagogie de sa mère. Chaque visite de son papa blessé devenait pour elle occasion de progrès de patience et de charité. Deux jours après la mort de son bien-aimé papa, sa maman lui dit : « Anne, si tu veux me consoler, il faut être bonne. » Ce fut le début d’une véritable conversion, ponctuée des efforts vertueux de notre petite Anne, de plus en plus généreuse à suivre la leçon de sa maman qui lui avait appris sur ses genoux à tout faire pour que Jésus soit content.

Ce Jésus bien-aimé, elle le reçoit, toute petite encore, comme le voulait le saint Pape Pie X, peu avant ses six ans. Puis, c’est le sacrement de confirmation qui lui donne, avec l’Esprit de Jésus, l’intelligence de la foi, l’ardeur de l’espérance, la ferveur de la charité. Et la charité de notre petite baptisée et confirmée se fait toujours plus inventive et délicate, mille traits en témoignent, au dire des familiers étonnés, et plus qu’étonnés, surpris et admiratifs. À en bénéficier, il y a tout d’abord, bien entendu, sa maman chérie, son frère et ses sœurs, les personnes de son entourage, et les pauvres à qui elle vient en aide par des merveilles de générosité. « Le Seigneur fit pour moi des merveilles », chante la Vierge Marie en son Magnificat. C’est tout naturellement par Marie qu’Anne va vers Jésus. Comme je l’ai moi-même si souvent chanté avec les Pères Montfortains de Notre-Dame du Marillais en mon enfance angevine sur les bords de ma douce et blonde Loire : « Pour aller à Jésus, allons, chrétiens ; allons par Marie, pour aller à Jésus, c’est le divin secret des élus ».

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3. Mais le chemin obligé, pour vivre avec Marie les mystères du Rosaire, c’est de conjoindre à sa suite et à son exemple la joie des mystères joyeux et la lumière des mystères lumineux, avec la passion des mystères douloureux, avant de parvenir au port des mystères glorieux. Tel fut le cheminement difficile de la petite Anne, cette petite fille qui voulut être bonne pour faire plaisir à sa maman et au petit Jésus, et qui le devint au point que sa sœur la qualifie d’une appellation délicieuse : « notre petit Bon Dieu » ! Celle qui était en sa petite enfance emplie de défauts, jalouse de son petit frère au point d’en devenir méchante envers lui, et avec cela, gourmande et désobéissante, orgueilleuse aussi et coléreuse, et bien entendu vaniteuse, pour que la litanie soit complète, la voilà qui se transforme et se métamorphose, avec la grâce de Dieu, qui fait des miracles quand elle est accueillie d’un cœur généreux et d’une volonté ardente, éclairée par une bonne éducation chrétienne à la maison, en famille, et alimentée par le catéchisme du bon curé et d’une sainte religieuse, la Mère Saint-Raymond.

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En bonne éducatrice, en lui transmettant la doctrine chrétienne, la Sœur lui apprend la pratique des « jolis bouquets de sacrifices », qui lui donnent, comme à notre chère petite Thérèse de l’Enfant-Jésus, proclamée par Jean-Paul II docteur de l’Église, de cueillir sur sa route « une multitude de fleurs de pénitence », et le tout, toujours, par amour : « Il faut tout offrir au Bon Jésus, il faut beaucoup aimer le Bon Jésus et tout faire pour son amour. »

4. L’épreuve tragique qui s’abat de plein fouet sur la petite Anne, c’est la mort du papa bien-aimé ; c’est, foudroyante, à cinq ans, la paratyphoïde, avec son cortège de médications éprouvantes ; c’est enfin, à dix ans et demi, alors qu’elle respire à plein la santé, petite fille délicieuse et rayonnante, dont une religieuse dit, en parlant d’elle : « dans ses yeux, on voyait Jésus », voilà que, d’un coup, des maux de tête atroces s’abattent sur elle, les douleurs s’intensifient. C’est la Passion douloureuse, transfigurée par amour de Jésus, de notre Anne qui, bien loin de se plaindre, intensifie son amour, et son plein abandon à Dieu.

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Nous l’avions trouvée gourmande et désobéissante, orgueilleuse et vaniteuse. Nous la retrouvons sobre et obéissante, humble et modeste, ne cherchant rien d’autre, dans l’épreuve et la souffrance, qu’à « faire plaisir au petit Jésus ». « Pourvu qu’Il soit content » est sa devise : « Oh, Maman, comme je suis heureuse ! » – « Si c’est ainsi, je veux bien souffrir encore. » – « Oh, Maman, si je suis bonne, c’est que vous m’avez bien élevée. » – « Maman chérie, je vous aime. » – « Je veux que pour Jésus, mon cœur soit pur comme un lis. » – « Mon bon Jésus, je veux tout ce que vous voulez ! » Et, arrivée à ses tout derniers moments, alors que la paralysie a pris son œil droit et qu’Anne supporte d’affreuses crises d’étouffement, elle demande en sa candeur d’enfant à sa religieuse garde-malade : « Ma Sœur, puis-je aller avec les anges ? – Oui, ma belle petite-fille ! – Merci, ma Sœur, oh, merci ! »

Chers enfants, chers amis, je n’ai fait que glaner quelques fleurs au merveilleux florilège réuni avec ferveur par son institutrice Madeleine Basset, et transmis avec bonheur par notre cher Dom Jacques-Marie Guilmard, moine de Solesmes. Ce bouquet odoriférant nous émeut, avec ses « nouvelles d’Anne », les grâces dues à son intercession, qui nous viennent du ciel, comme disait le petit Jacques de Guigné, à dix ans, dès les premiers mois suivant la sainte mort de sa sœur, et cette confidence qui orne la couverture de sa belle biographie, sous le titre Onze ans moins le quart : « On a bien des joies sur la terre, mais elles ne durent pas, celle qui dure, c’est d’avoir fait un sacrifice ».

Le saint Pape Pie X en avait eu la prescience : « Il y aura des saints parmi les enfants » : Dominique Savio, Maria Goretti, Laura Vicuña déjà. N’anticipons pas le jugement de l’Église. Mais réjouissons-nous de tout cœur, de savoir que tant d’enfants et d’adolescents, tant de jeunes sont entraînés à suivre l’exemple d’Anne, son chemin simple et confiant d’abandon d’amour, à Dieu et à sa douce mère, dans l’humilité et la charité, et rendons grâces à Dieu pour les peines qu’Il soulage, les courages qu’Il relève et les faveurs qu’Il octroie par son intercession bienfaisante et secourable de petit ange de paix.

5. Entrons dans le sacrifice eucharistique où Jésus se donne à nous, avec tout l’amour qui fut celui de notre chère Anne, pour nous nourrir, comme elle, du vrai pain du ciel, avec la même ferveur qui faisait dire à un témoin émerveillé de la voir si impressionnante de recueillement après avoir reçu Jésus-Hostie dans la sainte communion : « On eût dit un ostensoir rayonnant de candeur et d’amour ».

Écoutons sa demande candide à sa maman, demande d’une enfant de neuf ans qui sait lire et peut suivre dans son missel toutes les prières de la messe, mais craint la routine :

« Maman, voulez-vous me permettre de prier sans livre pendant la Messe, parce que je sais par cœur les prières de mon paroissien, et que je suis souvent distraite en les lisant, tandis que, lorsque je parle au Bon Jésus, je ne suis pas distraite du tout ? C’est comme quand on cause avec quelqu’un, Maman, on sait bien ce qu’on dit.

– Et que dis-tu au Bon Jésus ?

– Que je l’aime ; puis je lui parle de vous, des autres, pour que Jésus les rende bons. Je lui parle surtout des pécheurs. Et puis, je Lui dis que je voudrais Le voir.

– Tu ne penses donc pas à mon chagrin, si tu allais voir le petit Jésus ?

– Oh ! si, Maman, j’y pense, et je ne voudrais pas vous faire de peine, mais papa est déjà au Ciel, vous irez, les autres aussi, puisque c’est notre but. »

Chers enfants, chers amis, la liturgie de la Parole de Dieu de ce dimanche nous a fait redire avec le prophète Isaïe : « Maintenant, le Seigneur parle, Lui qui m’a formé dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur. Oui, j’ai du prix aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force » ; puis, avec le psalmiste : « Me voici, Seigneur, je viens faire Ta volonté. » À la suite de saint Paul apôtre à ses chrétiens de Corinthe, je vous redis de tout cœur : « Que la grâce et la paix soient avec vous de la part de Dieu notre Père et de Jésus-Christ le Seigneur. »

Et nous irons, avec la foi et la ferveur de notre chère petite Anne, recevoir le corps du Christ, Celui dont Jean-Baptiste, le précurseur, nous a dit en ses paroles inspirées transmises par l’Évangile de saint Jean qui vient d’être proclamé : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. »

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