Lettre du Sergent-Major Paul Allouard

Vous trouverez ci-dessous le texte de la lettre écrite par le Sergent-Major Paul Allouard à Madame de Guigné.

Le 29 juillet 1915

Madame de Guigné,

Veuillez me pardonner, Madame, la peine que je vais vous causer mais c’est pour moi un devoir devant lequel je ne dois pas faiblir puisque c’est un ordre de notre brave lieutenant de Guigné 1.

Le 22 juillet, notre bataillon devait prendre à l’assaut et récupérer une position qui était d’une importance au point de vue stratégique. La 1re compagnie sous les ordres du lieutenant de Guigné ainsi que la 2e sous les ordres du capitaine Chassignon, étaient désignées pour marcher à l’assaut les deux premières. Après le bombardement des positions ennemies par notre artillerie et au signal convenu, à 10 h 30, notre brave lieutenant s’élançait hors des tranchées et entrainait sa compagnie à l’assaut, car devant sa bravoure et son mépris de la mort, toute son unité bondit pour atteindre la crête qu’elle devait occuper ; mais d’un blockhaus ennemi invisible et non bouleversé par notre artillerie, des mitrailleuses se mirent à cracher, en même temps que les canons ennemis tiraient pour barrer notre avance. Pas mal des nôtres sont tombés. Le lieutenant de Guigné fut blessé à la tête en montant à l’assaut. Il a fait encore quelques mètres puis est tombé pour ne plus se relever.

deces-jacques-de-guigne

Les agents de liaison et son ordonnance ayant été blessés grièvement on n’a pu avoir ce qu’il avait sur lui car à ces moments, il est expressément défendu de s’arrêter même pour secourir un blessé ; ceci incombe aux infirmiers. Les hommes ayant atteint la crête s’y sont maintenus jusqu’à la nuit en éprouvant beaucoup de pertes dus aux bombardements ennemis. La nuit venue, les forces qui restaient sans chef [illisible], se sont repliées à la tranchée du départ sans pouvoir ramener tous nos blessés. Notre bataillon étant bien affaibli dans ses effectifs et cadres fut relevé au point du jour et renvoyé à l’arrière. Cela m’a fait beaucoup de peine de partir de cet endroit sans avoir la certitude qu’aucun des nôtres ne restait encore entre les lignes. Nos infirmiers et brancardiers ont essayé à plusieurs reprises d’aller chercher nos blessés et nos morts mais vainement car les Allemands ne cessaient de nous tirer dessus. Comme nous sommes partis le lendemain, je n’ai pu savoir ce qu’était devenu le lieutenant de Guigné.

1 Le lieutenant Jacques de Guigné avait été nommé capitaine le 14 juillet 1915 ; mais à sa mort, il ne portait pas encore ses galons.

La crête a été reprise et gardée deux jours après par un autre bataillon et nos blessés et morts auront pu être recueillis.

tranchee-barrenkopf

Vestiges d’une tranchée allemande au Barrenkopf

J’ai prié le capitaine aumônier avec qui le lieutenant de Guigné s’était entretenu la veille, de vouloir bien vous prévenir du sort de votre époux. Il m’a répondu que je pouvais être tranquille à ce sujet, qu’il ferait le nécessaire. Cet entretien à son sujet m’a été particulièrement pénible car il me rappelait trop la perte cruelle que nous éprouvions tous de sa disparition et si j’ai tant tardé pour vous écrire c’est que j’étais encore tout abruti de cette terrible journée et puis nos lettres étaient arrêtées à cause des opérations en cours.

Toute la compagnie l’aimait et ceux qui restent le regrettent profondément et ne cessent d’en parler. Hier, avant-hier et tous les jours, que de fois ai-je entendu dire déjà : Ah, si le lieutenant de Guigné revenait cela ne se passerait pas ainsi car pendant le temps qu’il a commandé la 1re Cie, il avait su acquérir l’amitié, obéissance, le dévouement, le respect de tous les gradés et chasseurs, par son exemple, son courage, sa bonté, sa justice et par sa haute intelligence, et son dévouement à la cause que nous défendons.

Avec lui, on était obligé de marcher se plier aux duretés des circonstances qu’il partageait avec nous sans aucune récrimination, tout en faisant l’impossible pour adoucir nos peines. J’en aurai pour des jours à écrire ce qu’il a été pour nous. Que son passage parmi nous a été salutaire. Quel vide il nous fait !

monument-aux-morts-linge-1915

Monument aux morts – Cimetière du Wettstein

Je m’arrête car je vais trop vous faire de peine ; mais plus tard, si Dieu veut que j’en revienne, je me ferai un devoir de vous rendre une visite si vous m’y autorisez et vous entretenir du peu des jours que nous avons eus avec lui.

J’ai pu avoir un paquet d’effets lui appartenant que je vous adresserai sitôt que je pourrai. Pour l’instant nous sommes loin de toute gare.

Je prends part, Madame, à votre douleur.

Avec mes condoléances attristées, agréez, Madame, l’hommage de mon profond respect.

Allouard Paul, Sergent-Major, 114e Bataillon de chasseurs, 1re compagnie.

carte-combat-du-linge-1915

Retour à la page : 2015 Centenaire du décès du Capitaine de Guigné.

Site officiel de l’association

Les Amis
d’ Anne de Guigné

Nous soutenir

Rechercher

Plus d'articles