Récit du Père André Dapzol

La lettre que nous publions, écrite en plein “front” d’Alsace et sous la mitraille, très peu de temps après le drame, est rédigée par l’aumônier, le Père André Dapzol. Elle est adressée à M. l’abbé Métral, curé d’Annecy-le-Vieux, afin qu’il annonce à Madame de Guigné la terrible nouvelle. Le style est celui de l’époque. Cependant, ce texte, dans sa simplicité poignante, demeure d’une grande beauté et évoque des valeurs qui ne sauraient vieillir.

Du front, le 25 juillet 1915

Vénéré Monsieur le Curé,

Je viens vous apprendre une très douloureuse nouvelle et vous demander d’accomplir une mission bien triste. Monsieur le lieutenant de Guigné a été tué dans la terrible affaire du 22 juillet, la tentative, vaine hélas ! autant que sanglante de la prise de la Crête du Linge. Cet incomparable officier est mort en héros, comme vous le devinez. La veille de l’action j’ai donné la sépulture chrétienne au lieutenant Lannois tué la veille. Le cimetière de campagne est situé dans un bois de sapins au milieu duquel campait le 114e bataillon. La cérémonie finie, le lieutenant de Guigné est venu se confesser devant tous les hommes et a même averti ceux de sa compagnie de ma présence. Pendant une heure, j’ai confessé des chasseurs du 114e en me promenant dans une allée.

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C’est par le lieutenant que j’ai appris l’attaque du lendemain. J’ai suivi le bataillon sur le champ de bataille. Je me suis porté avec la 4e compagnie jusqu’au boyau d’attaque. De 2 h du matin à 10 h et demie, nous avons essuyé le plus épouvantable bombardement qu’on puisse imaginer. Les hommes étaient littéralement abrutis. Je me demandais s’ils auraient la force physique de se lever pour la charge. Ils sont partis entraînés par leurs admirables chefs : à genoux dans le boyau horriblement marmité, je donnais l’absolution aux chasseurs qui passaient. Quand arriva la 1re compagnie, le lieutenant de Guigné en tenait la tête un fusil à la main. En passant devant moi il me salua d’un sourire admirablement calme et répondit par un signe de croix à mon geste de bénédiction.

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Cimetière militaire du Wettstein (Haute-Alsace)

Il est tombé à proximité de la tranchée conquise, le premier des officiers. Il est mort instantanément. La nuit venue, trois hommes de la compagnie dont le sergent-major qui lui avait voué un véritable culte, ont essayé de se traîner en rampant jusqu’au corps pour le ramener dans nos tranchées. Impossible… À chaque tentative nos ennemis ouvraient le feu sur eux.

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Bataillons de chasseurs ayant combattu sur le front d’Alsace

Je vous glisse dans cette lettre le bout de papier que m’a écrit au crayon à l’orée d’un bois, sous la menace des marmites, le bon sergent-major dont je ne puis lire le nom 1. En écrivant ces mots sur ses genoux, le pauvre homme sanglotait de façon émouvante. Il avait voué à son chef un culte touchant d’admiration et de tendresse. M. de Guigné de son côté, avait en lui une entière confiance. Vous pourrez écrire à cet excellent homme.

J’ai assumé très volontiers la mission de vous avertir parce que seul je pouvais vous donner l’assurance que le cher lieutenant s’était confessé avec une grande piété quelques heures seulement avant l’action, et aussi parce que durant les quelques minutes où j’ai pu l’entretenir, il m’a confié qu’il était le neveu de mère Véronique, une franciscaine que j’ai connue à Fribourg.

On va tenter prochainement un autre assaut de cette position. J’en serai. Si je ne suis pas tué, je vous promets de m’occuper personnellement du corps de M. de Guigné et de vous faire parvenir les souvenirs qu’il porte sur lui, s’ils ont échappé aux mains des Allemands.

Veuillez dire à la pauvre Madame de Guigné mes respectueuses et religieuses condoléances. Je comprends l’immense douleur qui va la meurtrir, mais cette douleur sera tempérée de résignation et d’espérance chrétienne, en même temps que de fierté patriotique. Elle et ses chers petits enfants porteront désormais avec plus d’orgueil ce nom illustré par tant de vertus et par un si beau sacrifice. Le lieutenant de Guigné vient d’ajouter une page sublime aux annales de la chevalerie française. Je prie N.S., Monsieur le Curé, qu’il mette sur vos lèvres les paroles qui adoucissent la grande douleur que vous allez annoncer.

Bien respectueusement et affectueusement, vôtre en…

Fr. André Dapzol, franciscain,

Aumônier militaire à la 129e division, secteur 168.

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Père André Dapzol, aumônier militaire

1 Il s’agit du Sergent-Major Paul Allouard.

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La colline du Barrenkopf, où se déroulèrent les combats du 22 juillet 1915.

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